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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 10:13

Samedi :

 

Malgré l’absence de cours au lycée le Samedi matin, Sylvain devait se lever un peu plus tôt que naturellement, mais c’était pour la Nature. Il appréciait beaucoup les Samedi matin à cause de l’intervention de Didier, leur interprète des Mœurs et de l’écologie profonde ; le jeune écologiste nourrissait beaucoup d’admiration pour ce personnage modèle, et il pensait avoir  bien fait en laissant les volets ouverts : un Soleil levant très ressemblant à celui de son rêve le mit debout.

 

En se levant et après de banales salutations, Christine lui annonça le programme :

« Bon, aujourd’hui on va voir Didier, comme tu t’en doutes.

-Et est-ce qu’on va pique-niquer cette fois ci ?

-Oui, mais je pense pas qu'on ira se promener cette fois. Orage.

-Ah oui, tant pis. » répondit Sylvain.

            Cette promenade l’aurait arrangé, car cela lui aurait permis de repousser les repoussants devoirs à plus tard, qu’il n’aurait même pas dû noter sur son agenda parce que de toute façon, ils ne servaient à rien, et même s’ils servaient à quelque chose, ce n’était qu’à continuer cette espèce de bourrage de crâne qu’on vomissait en cours.

 

           Dix heures passées ; une clairière dans un joli recoin de la campagne avec un ruisseau bordé de pierres granitiques, des arbres feuillus assez espacés pour que les rayons du Soleil matinal percent de part et d’autre, illuminant l’herbe rase qui pouvait ainsi diffuser sa douce couleur vert clair et perdre ses dernières gouttes de rosée. C'est dans ce lieu que débuta la réunion comprenant Didier, Gérard, Christine et Sylvain.

 

« Ah, vous voilà, déclara Didier.

-Oui, répondit Gérard, même si tout se passe pas pour le mieux pour Sylvain.

-Allons, qu’est-ce qui s’est passé ?

-Il vous en parlera. Ah oui ma chérie, tu sais, ce que tu as fini hier, enfin, tu vois. »

            Christine ôta alors le drap qui recouvrait un large panier en osier afin d’en sortir une espèce de sphère faite de morceaux de bois mort mais encore solide assemblés au moyen de ficelles, sphère que l’on pouvait poser sur une base aplatie. Un fin maillage sur la surface avait permis, avec parfois l’aide de ficelles, de fixer diverses fleurs, feuilles, morceaux d’écorce, tout un amas de végétaux aux couleurs éclatantes et assez variées.

« Oh, que c’est gentil, vous auriez pas dû… dit Didier par convention humaine plus que par nature.

-C’est une espèce de planète végétale, commenta Christine.

-Allez, prends le, répondit Gérard, tu l’as bien mérité après tout ce qu’on a fait ensemble, Christine a pris pas mal de temps pour le faire et le refaire bien.

-Bon, d’accord. »

            Il prit le cadeau qu’on lui présentait.

« Ah oui, reprit Gérard, je voulais te demander quelque chose.

-Vas-y, répondit Didier, je t’écoute.

-Tu sais, il y a quelques semaines, tu m’avais parlé d’un philosophe avec une citation en Latin… Il y avait un lien avec cette histoire de volonté de la Nature… »

            Didier chercha dans sa mémoire pendant un court moment.

« Ah, ça devait être Spinoza.

-Voilà, Spinoza !

-Oui, Spinoza avait dit « Deus sive natura », ce qui veut dire « Dieu, c’est-à-dire la Nature ».

-Voilà, et donc ça explique tout : sa volonté illimitée, la perfection naturelle, la punition divine…

-C’est ça, sauf que tu oublies quelque chose : d’où sont sortis les humains ?

-Ah, c’est vrai, bonne question.

-Et c’est très important, alors écoutez bien. Lorsque mère Nature a créé le monde en transformant l’amas chaotique de matériaux instables selon sa propre volonté, elle avait créé une perfection qui formait un tout. Dans l’introduction des Mœurs et de l’écologie profonde, Schäckorter nous dit : « chaque élément faisant partie d’un Tout, car tout était en relation optimale avec le Tout dans une harmonie auto-conservatrice que rien ne perturbait. ». Seulement voilà, la Nature a beau être parfaite, elle avait fini par s’ennuyer de sa création et décida de prendre un risque afin de rompre la monotonie.

-Et c’est là qu’elle créa les humains.

-Oui, mais au début, ils étaient faibles ; ce n’est que parce que la Nature a décidé de leur confier de son pouvoir – qui lui est limité - de telle façon à ce que l’homme ait la possibilité de devenir plus fort au fur et à mesure que le pouvoir de la Nature décroît, que les humains ont pu devenir forts au détriment de notre mère à tous. Mais la Nature est imprévisible, et elle peut très bien reprendre le pouvoir qu’on lui a volé si on continue à ne pas la respecter.

-Mais alors pourquoi elle a créé les humains ? demanda curieusement Sylvain.

-Il y a sûrement une raison qui nous transcende, parce que tu sais bien qu’elle est parfaite. Peut-être qu’elle voulait juste s’amuser ? Roh, non, elle a dû faire en sorte à ce qu’on ne puisse pas savoir. »

            Courte pause.

«Mais ce Spinoza, reprit Gérard, il était pas avec l’écologie profonde, mais alors qu’est-ce qu’il pensait ?

-Ah, Spinoza… répondit l’interprète. Il était panthéiste, il pensait que toute la Nature, que ce soit les pierres, les plantes, les bêtes et même les hommes, formaient un tout divin. Des tribus d’Amérindiens pensaient faire partie de la Nature, mais… »

            Comme Didier ne voulait pas finir sa phrase, Sylvain plaça sa pensée personnelle :

« Ah, c’est intéressant, même si je suis pas d’accord, mais ça change du discours de ceux qui veulent tout dominer, je comprend mieux ces gens là. »

            Didier le dévisagea d’un drôle d’œil tandis que Gérard adressa à son fils une moue mêlant la honte à l’idée « Ca ne se fait pas ! » teintée de violence ; Sylvain se résigna et baissa les yeux et la tête, devenu prêt à boire tout le reste du discours.

 

            Midi ; bien que le Soleil n’était pas à son zénith en raison du décalage des montres avec l’heure réelle, solaire, les écologistes se soumettaient à l’horloge et à cette habitude française qui consiste à prendre un repas peu après le midi de l’horloge ; c’était un pique-nique végétalien dans la clairière sous un ensoleillement vivifiant. Après un instant de réflexion, Sylvain demanda :

 

« Ah oui, Papa…

-Oui ?

-Julie m’a dit qu’elle aimerait bien que je lui prête le livre de Schäckorter, et c’est pour te demander si je pourrai emprunter le tien ou celui de Maman pendant que je lui prête le mien. Tu sais, normalement…

-Oui, normalement, c’est un chacun. Mais je veux bien te prêter le mien pendant que tu lui prêtes le tien si tu veux. »

            Didier avait l’air méditatif, les lèvres pincées. Il dit finalement :

« D’un côté, Gégé, deux livres feront bien l’affaire pour trois.

-Oui, c’est ce que je me disais.

-Et puis, si on peut être généreux sans perdre trop, autant en faire profiter ceux qui ont tout à gagner par ce don. »

            Gérard réfléchit – ou cogita ? - pendant une seconde.

« Oui, c’est vrai, on pourrait lui donner.

-Ben tu vois.

-C’est vrai, je me disais que le mieux, c’était un chacun, mais autant les donner aux autres, surtout s’ils en ont envie.

-Sylvain, tu veux encore des tomates ? demanda Christine.

-Oui s’il te plaît. »

            Etait-ce cette question qui donna subitement envie à Sylvain de prendre des tomates ? Ou était-ce la peur de blesser l’autre en refusant ce qui semblait - à tort - une proposition de don, qui lui fit dire sa réponse ? Ou bien autre chose ? Dans tous les cas, Sylvain ne risquait pas de le savoir étant donné qu’il ne se posait même pas la question après avoir laissé échapper ce « Oui s’il te plaît. » pulsionnel.

            Christine lui servit des tomates ; elle n’avait pas du tout songé qu’elle aurait pu « savoir » que Sylvain en voulait sans donner satisfaction à ce désir ensuite, tout en étant très logique. Son geste fut lui aussi très pulsionnel.

           

            Peu après le repas, Sylvain confia ses difficultés au lycée à Didier :

 

« En fait, ils veulent rien comprendre, et même en leur expliquant, ils se mettent tous contre moi et arrêtent pas de me détruire. Ca me fait beaucoup de mal parce que ça me donne l’impression qu’on n’y arrivera jamais, qu’on va finalement tous mourir… »

            Didier fut pris de compassion pour comprendre la douleur que Sylvain avait vécue, mais pas assez pour réfléchir posément au problème et répliquer :

« C’est vrai qu’en voyant certaines personnes, on peut penser qu’on court à la perte de l’humanité, mais crois moi, nous avons beaucoup plus d’alliés que tu ne le crois.

-?

-Oui, même s’ils n’ont pas tout compris et encore moins appliqué. Les gens normaux les entendent souvent à la télé, à la radio, dans des publicités, dans la presse, dire qu’il faut consommer moins ou encore prôner la « retraite durable », chose bien plus idéale que le développement durable si tu veux mon avis. On explique de plus en plus aux gens qu’il faut savoir se priver d’électricité ou encore manger naturel avec le bio et non pas l’horreur de la chimie, et crois moi, les gens commencent non seulement à voir le problème mais aussi à comprendre et un peu à agir dans le même sens que la Nature, et c’est pour ça que je suis confiant. Mais comme ces écologistes ne sont pas assez profonds et qu'ils vivent souvent encore comme des petits rois, une fois qu’ils nous auront assez aidé, on prendra le relais en les écartant pour pousser les choses jusqu’au bout, sinon on ne sera pas sauvés pour l’éternité. Mais ça, tu n’en parles à personne, ça reste entre nous, d’accord ? »

            Sylvain aquiesca d’un signe de tête.

« Bon… »

 

Des alliés qu'il faudra éliminer ? pensait Sylvain. Finalement y a pas besoin de partir à l'aventure pour qu'il y ait de l'action, suffit d'être écologiste et d'attendre un peu...On verra bien ça.

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Published by Bête spatio-temporelle - dans Les écolos rigolos (feuilleton)
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