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25 novembre 2014 2 25 /11 /novembre /2014 16:05
Cet article est un commentaire de texte. Il s'adresse à ceux qui ont lu le roman Neverwhere écrit par Neil GAIMAN.

I Personnages
II Évocations
III Origine du titre


I Personnages

1- Richard MAYHEW
2- Jessica
3- Porte
4- Le marquis de Carabas
5- Chasseur
6- Lamia
7- Lord Portico
8- Old Bailey
9- Croup et Vandemar
10- Islington

neverwhere personnages

1- Richard MAYHEW

Richard MAYHEW est un casanier. Bien qu'il travaille dans le domaine de la finance, ce n'est pas un grand esprit, loin de là. L'auteur lui a donné un physique proche du sien :

C'était un homme au visage ouvert, juvénile, aux cheveux sombres légèrement frisés et aux grands yeux noisette ; il avait la mine fripée de celui qui vient de se lever, ce qui lui donnait auprès du sexe opposé plus d'attrait qu'il ne pourrait jamais le comprendre ni le croire.

Autant dire que c'est un beau gosse.

Richard MAYHEW était parti pour le métro-boulot-dodo, en mode gros zombie londonien jusqu'à la fin de ses jours. Mais c'était sans compter sur Porte. En la voyant blessée et en la secourant, il s'attire des ennuis et plonge dans le monde de la Londres d'en bas.

Richard se retrouve alors dans une situation de survie, chose à laquelle il n'était absolument pas préparé. Incapable de s'adapter, il refuse de croire ce que ses sens lui montrent et se retrouve être le boulet d'un groupe de gens beaucoup plus débrouillards que lui.

Lors de l'épreuve des moines noirs, Richard change.

Il entendit des pas sur le quai, près de lui, et leva la tête pour voir passer une fille devant lui très comme il faut, main dans la main avec une femme qui ressemblait à une copie d'elle, plus grande et plus âgée. Elles lui jetèrent un coup d'oeil avant de détourner les yeux, d'une façon plutôt ostensible.
"Ne t'approche pas trop de lui, Melanie", conseilla la femme, avec un chuchotement très audible.
Melanie regarda fixement Richard, comme font les enfants, sans embarras ni arrière-pensée. Puis, elle reporta ses yeux vers sa mère. "Pourquoi est-ce que des gens comme ça restent en vie? demanda-t-elle avec curiosité.
- Ils n'ont pas assez de cran pour en finir", lui expliqua sa mère.

C'est une épreuve à laquelle Richard est confronté seul. Son dénouement et sa réussite sont symboliques : en mettant fin à ses jours, Richard met un terme à sa vie de merde, où il collectionnait de ridicules figurines de trolls aux cheveux fluo. C'est une renaissance :

On tira les verrous en arrière. Deux sonores détonations claquèrent à travers la pièce. On poussa la porte de la petite chapelle, laissant entrer la clarté venue de la lampe dans le couloir.
C'était une petite pièce avec une haute voûte. Une clé d'argent pendait au bout d'un fil, attaché au point le plus élevé du plafond. Le courant d'air que provoqua l'ouverture de la porte fit osciller la clé, puis tourner lentement sur elle-même, d'abord dans un sens, ensuite dans l'autre. L'abbé tenait le frère Fuligineux par le bras, et les deux hommes pénétrèrent dans la chapelle, côte à côte. Alors, l'abbé lâcha le bras du frère et lui dit:
"Prenez le corps, frère Fuligineux.
- Mais. Mais, mon père...
- Qu'y a-t-il?"
Le frère Fuligineux tomba un genou à terre. L'abbé entendit des doigts tâter du tissu et de la peau.
"Il n'est pas mort."
L'abbé soupira. Ce n'était pas bien de penser cela, il en était conscient, mais il estimait honnêtement qu'une mort subite était une miséricorde. La situation était tellement plus terrible, autrement.
"Ah, encore un? Hé bien, nous veillerons sur cette malheureuse créature jusqu'à ce qu'elle accède au repos éternel. Conduisez-le à l'infirmerie."
Et une voix faible protesta, avec douceur mais fermeté:
"Je ne suis pas une malheureuse créature."

Par la suite Richard est plus sûr de lui, plus déterminé. Il parvient à la surprise de tous à tuer la grande bête de Londres, mais souhaite tout de même revenir à sa vie de la Londre d'en haut, à travailler dans la finance. Ce à quoi il renonce, jugeant cela trop ennuyeux :

"Dis-moi, Gary. Est-ce que tu t'es déjà demandé s'il n'y avait pas autre chose?
- Hein?"
Richard fit un geste vague englobant tout.
"Le boulot. La maison. Le pub. Rencontrer des filles. Vivre en ville. La vie. C'est tout ce qu'il y a?

Un peu plus tard :

Le marquis de Carabas leva un sourcil.
"Hé bien? lança-t-il avec irritation. Tu viens ?"
Richard le contempla, le temps d'un battement de coeur.
Puis il hocha la tête, n'ayant pas assez confiance en lui-même pour parler, et il se mit debout. Et ils s'en furent ensemble par le trou dans le mur, revenant dans les ténèbres , sans rien laisser derrière eux; pas même la porte.

L'histoire de Richard, c'est celle d'un crétin baignant dans son petit confort qui tire un trait sur tout ça et embrasse une vie faite d'aventures.

2- Jessica

C'est une manipulatrice. D'éducation bourgeoise, on ne sait pas quel travail elle fait, et il est possible qu'elle ne vive que sur le dos d'hommes dupes dont elle soutire le pognon.

Sa rencontre avec Richard montre bien la domination qu'elle a sur lui :

Richard avait connu Jessica en France, lors d'un week-end à Paris, deux ans plus tôt; en fait, il l'avait rencontrée au Louvre, alors qu'il essayait de retrouver le groupe de ses collègues de bureau qui avaient organisé le voyage. En levant les yeux vers une sculpture immense, il avait reculé pour se cogner contre Jessica, qui admirait un diamant extrêmement gros, d'une importance historique capitale. Il tenta de lui présenter ses excuses en français, langue dont il ne parlait pas un traître mot, puis se ravisa et entreprit de lui demander pardon en anglais, avant d'essayer de demander pardon en français d'être obligé de s'excuser en anglais, avant qu'il s'aperçoive que Jessica était aussi anglaise qu'on peut humainement l'être, et là, elle lui avait déjà fait acheter en guise de cadeau d'excuse un sandwich français dispendieux et une boisson pétillante à la pomme beaucoup trop chère.

Franchement, elle est affreuse. Ça me donne envie de la flinguer.

Sa mère est de la même trempe :

Cela lui rappela un incident dont lui avait un jour parlé sa mère. Celle-ci, un soir, avait rencontré une femme qu'elle connaissait depuis toujours: elles avaient été à l'école ensemble, siégé au consel de la paroisse, tenu toutes les deux le stand de jeu de massacre à la fête du village. Et sa mère, en rencontrant cette femme dans une soirée, s'était tout à coup aperçue qu'elle était incapable de retrouver son nom, alors qu'elle savait que cette amie avait un mari prénommé Éric qui travaillait dans l'édition, et un golden retriever baptisé Major.

Assoiffée de pouvoir, d'argent et de statut social, Jessica utilise sa beauté et sa ruse pour vivre sur le dos d'un homme riche et soumis.

3- Porte

Jeune femme de 14 ans, Porte n'a pas les capacités hors du commun du marquis de Carabas, mais elle est déjà beaucoup moins idiote que Richard. Vivre dans la Londres d'en bas l'a formée à la sagacité et à la méfiance. Dans un tel environnement, soit tu deviens fort, sois tu crèves...

Une fois Jessica perdue, Richard avait le choix entre plusieurs femmes : Chasseur, Porte, Anesthésie... C'est Porte qui l'attire le plus. Étant tous les deux ivres sous la boisson d'Islington, seul à seul, ils se comportent de la sorte :

Porte, debout en haut des marches, le contempla avec horreur. Puis elle se mit à pouffer, sans pouvoir se retenir. Il leva les yeux vers elle et la salua d'un imaginaire haut-de-forme en soie blanche, mima l'action le jeter dans les airs, de le ratrapper et de s'en recoiffer.
"Bêta", dit Porte en lui souriant.
En réponse, Richard la prit par la main et continua de monter et de descendre les marches en dansant. Porte hésita un instant, puis elle commença à l'imiter. Elle dansait bien mieux que Richard. Au pied de l'escalier, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, essoufflés, épuisés et hilares.
Richard sentit son monde tournoyer.
Il perçut le coeur de Porte qui battait contre sa poitrine. L'instant commença à changer de nature et il se demanda s'il devait faire quelque chose. Se demanda s'il devait l'embrasser. Se demanda s'il avait envie de l'embrasser et il s'aperçut qu'en fait il n'en savait rien. Il regarda dans les yeux couleur d'opale. Porte inclina la tête sur un côté et se dégagea. Elle remonta le col de son blouson en cuir brun, le serra autour d'elle: armure et protection.

Porte est la princesse en péril. C'est pour la sauver que Richard a eu la force de vaincre la grande bête de Londres. La scène finale dans l'Église où le héros retrouve Porte attachée à côté de ses ravisseurs ressemble à deux gouttes d'eau à la scène finale de Zelda Ocarina of Time. Par ailleurs, le connaisseur de Zelda notera la ressemblance flagrante entre Ganon et la grande bête de Londres, et ce alors que Neverwhere est sorti en 1996 et Zelda Ocarina of Time en 1998...

4- Le marquis de Carabas

Le marquis de Carabas a une très forte personnalité. Très fort, avide d'information, c'est le genre de personnes que l'on préfère avoir parmi ses amis que ses ennemis.

"Vous avez confiance en lui?" interrogea-t-elle carrément, et Porte sut qu'elle parlait de Carabas et pas de Richard.
"Oui, répondit la jeune femme. Je lui fais plus ou moins confiance."
Porte avait cinq ans depuis deux journées tout juste. Le marché se tenait dans les Jardins de Kew, ce jour-là, et son père l'avait emmenée avec lui, une faveur pour son anniversaire. C'était le premier marché de Porte. Ils se trouvaient dans la serre aux papillons, entourés d'ailes aux couleurs vives, de créatures irisées et impondérables qui la captivaient et la fascinaient, quand son père s'était accroupi à côté d'elle.
"Porte? Retourne-toi doucement et regarde, là-bas, près de l'entrée."
Elle s'était retournée et avait regardé. Un homme à la peau sombre et portant un grand manteau, ses cheveux noirs noués derrière lui en un long catogan, se tenait près de la porte, en conversation avec des jumeaux à la peau dorée, un jeune homme et une jeune fille. La jeune fille pleurait, à la façon dont pleurent les adultes, en retenant leurs larmes à l'intérieur autant qu'ils le peuvent et en détestant que le chagrin déborde quand même par côtés et les enlaidissent par de bizarres grimaces. Porte se retourna vers les papillons.
"Tu l'as vu?" demanda son père.
Elle hocha la tête.
"Il se fait appeler le marquis de Carabas. C'est un usurpateur, un tricheur et il se peut qu'il ait quelque chose d'un monstre. Si jamais tu as des ennuis, va le voir. Il te protégera, ma fille. Il y est tenu."

Le marquis de Carabas a trouvé son fonds de commerce : refaire les gens. Il connaît sa valeur et ses services sont donc très chers :

Richard inspecta la ruelle en quête de quelque chose où s'asseoir. Le marquis lui posa une main sur l'épaule et le précipita sur le pavé.
"Elle sait que mes services coûtent cher. Que m'offre-t-elle, exactement?
- Je vous demande pardon?
- Quel est le marché? Elle vous a envoyé ici pour négocier, jeune homme. Je coûte cher, et je ne fais jamais de cadeau."
Richard haussa les épaules, du mieux qu'il le pouvait dans sa position couchée.
"Elle m'a dit qu'elle voulait que vous l'accompagniez chez elle - je ne sais pas où c'est - et que vous lui trouviez un garde du corps."
Même quand le marquis était immobile, ses yeux ne cessaient jamais de se mouvoir. En haut, en bas, à la ronde, comme s'il cherchait quelque chose, comme s'il réfléchissait à quelque chose. Addition, soustraction, évaluation. Richard se demanda si cet homme était bien sain d'esprit.
"Et elle m'offre?
- Hé bien... Rien."
Le marquis souffla sur ses ongles et les polit contre le revers de son extraordinaire manteau. Puis il tourna les talons.
"À moi. Elle ne m'offre. Rien." Il paraissait vexé.
Richard se mit debout. "Enfin, elle n'a pas parlé d'argent. Elle a juste dit qu'elle vous devrait une faveur."
Les yeux étincelèrent.
"Quelle genre de faveur?
- Une très grosse. Elle a dit qu'elle vous devrait une très grosse faveur."
Carabas sourit pour lui-même, comme une panthère affamée qui vient de repérer un petit paysan égaré.

C'est le marquis de Carabas qui contrôle la situation. Sans son aide, Porte aurait été très loin de réussir à échapper à Croup et Vandemar et reconstruire sa famille. Je pense que c'est le meilleur.

5- Chasseur

Chasseur est une femme guerrière. Elle est introduite dans le passage du péage de Night's Bridge :

- Si vous traversez le pont, je vous accompagne", annonça une voix de femme, douce comme la crème et le miel.
Jamais Richard ne sut identifier les origines de son accent. Sur l'instant, il la crut canadienne ou américaine. Plus tard, il la soupçonna d'être africaine, australienne ou même indienne. Il ne sut jamais dire avec certitude. C'était une femme de grande taille, avec de longs cheveux fauves et une peau de caramel brûlé. Elle portait des vêtements de cuir tacheté, mouchetés de nuances de gris et de bruns, et sur l'épaule une besace en cuir fatigué. Elle avait un long bâton, un couteau à la ceinture, et une lampe électrique attachée au poignet. C'était également, sans le moindre doute, la plus belle femme que Richard ait jamais vue.

Chasseur se bat en mettant à profit son intelligence et sa vitesse :

- Je m'étais laissé dire, déclara une voix de femme, que vous cherchiez des gardes du corps. Pas des amateurs enthousiastes."
Sa peau avait la couleur du caramel brûlé et son sourire aurait stoppé net une révolution. Elle était entièrement vêtue de cuir doux, moucheté de gris et de brun, et Richard la reconnut immédiatement.
"C'est elle, chuchota-t-il à Porte. La prostituée.
- Varney", intervint Varney, piqué au vif, "est le meilleur reître et garde du corps de l'En-Dessous. Tout le monde le sait."
La femme regarda le marquis. "Les mises à l'épreuve sont terminées?
- Oui, répondit Varney.
- Pas forcément, corrigea le marquis.
- Alors, déclara-t-elle, j'aimerais passer l'audition.
Varney était incontestablement dangereux, sans parler du fait que c'était une brute, un sadique et qu'il représentait une réelle menace pour la santé physique de ceux qu'il côtoyait. S'il y avait une qualité qu'il ne possédait assurément pas, toutefois, c'était la vivacité d'esprit. Il dévisagea le marquis, le temps que l'illumination se fasse, flamboie et se maintienne. Finalement, incrédule, il demanda:
"Faut que j'me batte contre elle ?
- Oui, répondit la femme en cuir. À moins que tu n'aies besoin de faire une petite sieste, tout d'abord."
Varney se mit à rire: un ricanement de dément. Il arrêta de rire un instant après, quand la femme lui asséna un féroce coup de pied dans le plexus solaire, et qu'il s'effondra comme un arbre abattu.
À portée de sa main, sur le sol, reposait la barre en fer qu'il avait employée lors de son combat contre le nain. Il l'empoigna et l'abattit de toutes ses forces sur le visage de la femme - du moins l'aurait-il fait, si elle n'avait pas esquivé. Elle claqua ses paumes ouvertes contre les oreilles de Varney, très vite. La barre en fer vola à travers la salle. Titubant sous le coup de la douleur dans ses tympans, Varney tira un couteau de sa botte. Il ne sut jamais avec certitude ce qui était arrivé ensuite; juste que le monde avait semblé se dérober sous ses pas et qu'après il s'était retrouvé étendu à plat ventre, par terre, saignant des oreilles, son propre couteau collé contre sa gorge, tandis que le marquis de Carabas décrétait:
"Ça suffit!"
La femme leva la tête, maintenant le couteau de Varney contre la gorge de l'homme.
"Hé bien? demanda-t-elle.
- Très impressionnant", jugea le marquis.

La force sauvage de cette femme en fait un personnage très chaud. Prenant ses désirs pour la réalité, Richard s'imagine au début que c'est une prostituée.

Obsédée par la chasse et le danger, Chasseur a une vision très probabiliste des choses.

La tête de Chasseur pivotait d'un côté à l'autre. Elle avait enregistré la position de chaque moine et de chaque arbalète; elle avait estimé les chances de passer Porte indemne la première par-dessus le parapet du pont, puis avec simplement des blessures légères, et enfin avec des blessures graves pour elle-même, mais juste légères pour Porte. Elle était occupée à refaire ses calculs.

Quelque part, je pense que cette vision des choses a autorisé Chasseur à trahir Porte. Carabas, l'esprit empreint de contrôle et de déterminisme, a été fidèle.

En effet, cette conception très probabiliste crée en elle la suspicion :

"Qui était-ce? [Lamia, la femme vampire] demanda Richard.
Elles s'appellent les Velours, expliqua Porte. Elles dorment ici-bas durant le jour, et parcourent l'En-Dessus, la nuit.
- Elles sont dangereuses?
- Tout le monde est dangereux, répondit Chasseur.

Incapable de réellement faire confiance aux autres, Chasseur ne compte que sur elle-même et défend son propre intérêt. Elle a combattu la bête de Londres avec la honte sur le coeur, et elle a perdu.

6- Lamia

Lamia est une femme vampire. Très séductrice, elle joue surtout le rôle de guide.

Elle déclara:
"Il n'est pas pour toi."
Lamia lui adressa un délicieux sourire.
"À moi d'en juger.
- Chasseur, voici Lamia. C'est une Velcro, glissa Richard.
- Vel-ours, corrigea Lamia d'une voix charmante.

Notons au passage la culture de Neil GAIMAN pour le monde de la technique et des inventions. Dans un autre livre, il parle de la flamme du méthane, dont il connaît la couleur.

Elle leva les mains vers le visage de Richard et l'attira doucement vers elle. Puis, elle l'embrassa, longuement, langoureusement. Il ressentit un premier choc devant la glace de ses lèvres et le froid de sa langue, puis il succomba totalement à son baiser.

Heureusement que le marquis est venu pour sauver Richard, autrement il serait devenu une même créature maudite, condamnée à se nourrir de la chaleur des autres.

7- Lord Portico

Lord Portico, le père de Porte, est un tribun. Il parle au nom des plus pauvres, avec un discours proche du socialisme :

Un visage patricien apparut sur le petit écran, vivement coloré. Avec un léger décalage, une voix émergea du pavillon, crachotant et prenant son discours en cours de route.
"... que deux villes soient si proches, disait la voix, et pourtant en tout point si éloignées; les possédants au-dessus de nous, et les dépossédés, nous, qui vivons en dessous et dans les intervalles, qui vivons dans les interstices."
Porte regardait l'écran, avec une expression indéchiffrable.
"... Cependant, disait son père, je suis de l'opinion que ce qui nous porte tort, nous autres habitants de l'En-Dessous, c'est notre factionnalisme étroit. Le système des baronnies et des fiefs nous divise de façon ridicule."

La famille de Lord Portico a un penchant pour la technique.

C'était un mécanisme volumineux mais élégant, bâti de noyer et de chêne polis, de bronze et de verre, de cuivre et de miroirs, avec une marqueterie d'ivoire sculpté, des prismes de quartz et des échappements, des ressorts et des rouages de bronze. L'ensemble avait une taille un peu supérieure à celle d'un téléviseur grand écran, bien que l'écran proprement dit ne mesurât guère plus de quinze centimètres de large. Une loupe placée à l'avant augmentait la taille de l'image. L'objet supportait un vaste pavillon de bronze, une sorte de cornet acoustique qui émergeait sur le côté, comme on en trouvait jadis sur les gramophones.

8- Old Bailey

Old Bailey est un vieil homme qui élève des corneilles pour les manger. Il ne lui est pas venu à l'idée qu'il pourrait les dresser pour transporter des messages.

Old Bailey n'était pas, par nature, de ces gens placés en ce bas monde pour raconter des histoires drôles. En dépit de ce handicap, il persistait à en raconter. Et celles qu'il s'entêtait à dire étaient des blagues rebattues, extraordinairement longues, qui se concluaient sur une chute déplorable, encore qu'une fois sur deux Old Bailey soit incapable de s'en souvenir, parvenu à ce stade. Le seul public des histoires drôles d'Old Bailey était constitué par la petite population d'oiseaux captifs, qui considéraient, les corneilles en particulier, ses histoires drôles comme de profonds et pénétrants apologues sur la condition humaine et, de fait, demandaient d'eux-mêmes à l'occasion qu'il les régale de ses savoureuses anecdotes.
"D'accord, d'accord, d'accord, disait Old Bailey. Vous m'arrêtez si vous la connaissez. C'est l'histoire d'un type qui entre dans un bar. Non, c'était pas un type. Ça, c'est la chute. Pardon. C'était un cheval. Un cheval... Non... Un pingouin. Trois pingouins. Voilà, c'est ça. Y a trois pinguouins qui entrent dans un bar."
Une vieille corneille de taille énorme croassa une question. Old Bailey se massa le menton, avant de hausser les épaules.
"Ils entrent, c'est comme ça. C'est une blague. C'est pas invraisemblable, dans une blague. Le premier va commander trois whiskies on the rocks à boire pour lui et ses copains. Et le barman lui répond : on sert pas les pingouins, ici. Voilà ce qu'il répond, au premier pingouin. Bon. Alors, le pingouin revient voir ses copains et il leur dit qu'on sert pas les pingouins. Bon, c'est une blague, alors le deuxième pingouin fait pareil, ils sont trois, vous voyez, et puis, c'est le troisième, il respire un bon coup, il bombe le torse. Et il commande une grenadine en tapant du poing." La corneille croassa encore, avec sagesse. "Ouais, ouais, trois grenadines, d'accord. Et le barman, surpris, il lui dit: Tiens, vous vouliez pas des whiskies? Et le pingouin, il lui répond comme ça: Ah, ben alors, d'accord, puisque z'insistez. Vous avez compris ? Il lui dit D'accord, puisque z'insistez. Il l'a pris au piège. Elle est vraiment bien bonne."

Non, elle est nulle. Cette scène brosse l'idée selon laquelle certains êtres humains sont stupides.

9- Croup et Vandemar

Croup et Vandemar sont des démons. D'apparence humaine, ils possèdent une intelligence et une force surnaturelle dont ils se servent pour tuer.

Un froissement dans l'ombre des tunnels; le couteau de M. Vandemar apparut dans sa main, puis disparut, pour vibrer doucement presque dix mètres plus loin. M. Vandemar alla jusqu'au coutelas et le saisit par le manche. Un rat gris était embroché sur sa lame, sa gueule s'ouvrant et se refermant en vain alors que la vie s'enfuyait. M. Vandemar lui broya le crâne entre le pouce et l'index.

Croup et Vandemar, plus que des personnages, sont des symboles. Vandemar, associé au loup, est le symbole de la force brute. Croup, associé au renard, est le symbole de la ruse. Ensemble, ils forment un couple meurtrier surpuissant. Au téléphone, il explique à son employeur :

"Un manque de professionnalisme? demanda-t-il d'une voix polie. Nous?" Il referma le poing, dont il cogna assez brutalement le flanc d'un mur de briques. Il n'y eut aucun changement, néanmoins, dans le ton sur lequel il déclara: "Monsieur. Puis-je, avec tout le respect que je vous dois, vous rappeler que monsieur Vandemar et moi-même avons incendié la ville de Troie? Nous avons livré les Flandres à la peste noire. Nous avons assassiné une douzaine de rois, cinq papes, une cinquantaine de héros et deux dieux pleinement accrédités. Lors de notre précédent contrat, nous avons fait périr sous la torture un monastère au grand complet, dans la Toscane du seizième siècle. Nous sommmes de parfaits profesionnels."

Chasseur est forte, mais seule face à Croup et Vandemar, elle avait plus de chances de perdre que de gagner. La seule force qui aurait pu détruire Croup et Vandemar est l'unité de la Londres d'En Bas.

10- Islington

islington neverwhere

Islington est un ange déchu. Responsable de la disparition de l'Atlantide, il a été condamné à vivre en enfer. Il vit seul depuis des siècles dans une église souterraine dont il est prisonnier.

L'ange Islington faisait un rêve sombre et tumultueux. D'immenses vagues s'élevaient pour s'abattre sur la ville; le ciel nocturne était déchiré d'un horizon à l'autre par des fourches de foudre blanche; la pluie tombait par nappes, la cité tremblait; les incendies se déclarèrent aux abords du grand amphithéâtre et se propagèrent rapidement à travers la ville, défiant la tempête. Islington contemplait tout de très haut, flottant dans les airs comme on flotte dans les rêves, comme l'être avait flotté en ces temps depuis longtemps révolus. Il y avait dans cette ville des édifices hauts de plusieurs centaines de mètres, mais ils semblaient des nains face aux vagues gris-vert de l'Atlantique. C'est alors que l'ange entendit hurler des gens. Quatre millions d'habitants vivaient en Atlantide et, dans son rêve, Islington entendit chacune de leurs voix de façon claire et distincte, tandis qu'ils hurlaient, étouffaient, brûlaient, se noyaient et mouraient tous. Les vagues engloutirent la ville et, finalement, la tempête s'apaisa.
Quand l'aube se leva, il ne subsistait plus rien qui indiquât encore la présence d'une ville, et encore moins d'une île dont la superficie avait le double de celle de la Grèce.

Islington n'a pas été puni parce qu'il a fait le mal, mais parce qu'il a laissé faire. D'apparence bienveillante, il a attiré Porte au piège. Apathique, je pense que c'est le pire de tous les personnages.

II Évocations

Neil GAIMAN est un maître dans l'art des évocations. Il joue sur les liaisons naturelles de l'esprit humain pour évoquer des choses. Le passage suivant se déroule à un moment où la vie de Richard s'efface et où il est invisible à ceux de la Londres d'En Haut, à des exceptions près.

Arrivé chez lui, il remplit d'eau chaude la baignoire, abandonna ses vêtements sur le lit et traversa l'entrée, nu, pour se plonger dans la détente des eaux. Il s'était presque assoupi lorsqu'il entendit une clé tourner dans une serrure, une porte s'ouvrir et se refermer, et une onctueuse voix d'homme expliquer:
"Bien entendu, vous êtes les premiers que je fais visiter aujourd'hui, mais j'ai une liste d'attente longue comme le bras de gens que ça intéresse.
- Ce n'est pas aussi grand que les détails transmis par votre agence me l'avaient laissé imaginer, déclara une femme.
- C'est compact, oui. Mais je préfère considérer cela comme une avantage."
Richard ne s'était pas donné la peine de verrouiller la porte de la salle de bains. Après tout, il était seul à occuper les lieux.
Une voix d'homme plus bougonne et plus rude constata:
"Je croyais que vous aviez dit que ce n'était pas un meublé. Je le trouve sacrément meublé.
- Le locataire précédent a dû laisser ses affaires derrière lui. Curieux. On ne m'avait pas prévenu."
Richard se mit debout dans sa baignoire. Puis, comme il était nu et que des gens pouvaient entrer à tout instant, il se rassit. Et là, un peu paniqué, il parcourut la pièce des yeux en quête d'une serviette.
"Oh, George, regarde ! dit la femme dans l'entrée. Quelqu'un a laissé traîner une serviette sur la chaise."
Richard envisagea puis rejeta comme remplacements insuffisants une éponge, une demi-bouteille de shampooing et un petit canard en plastique jaune.
"Comment est la salle de bains?" s'informa la femme.
Richard se saisit d'un gant de toilette et l'arrangea devant son bas ventre. Puis il se mit debout, dos au mur, prêt à subir la honte de sa vie. La porte s'ouvrit. Trois personnes entrèrent dans la salle de bains: un jeune homme avec un manteau en poil de chameau, et un couple d'âge mûr. Richard se demanda s'ils étaient aussi gênés que lui.
"C'est un peu petit, jugea la femme.
- Compact, corrigea de sa voix onctueuse le manteau en poil de chameau.

Ce passage est un flagrant effet banane.

Neil GAIMAN donne une partie de son secret :

Non. Elle ne s'aventurait plus dans cette région de son cerveau.

Le cerveau humain est structuré comme un espace, ou plus précisément, comme une tuyauterie, qui ressemble à ceci :

  graphe plan metro

III Origine du titre

Pourquoi le livre s'appelle-t-il Neverwhere ? Dans la version anglaise, Neil GAIMAN précise que Neverwhere est la destination finale de Richard. Mais dans sa situation, Richard aurait plutôt l'impression d'aller nowhere (nulle part).

Dans Peter and Wendy, le roman qui met en scène Peter Pan, le Pays imaginaire s'appelle Neverland. Dans Alice in Wonderland (Alice au Pays des Merveilles), le Pays des Merveilles s'appelle Wonderland. D'où la structure psychique suivante :

neverwhere title

Richard quitte sa vie de merde pour aller Neverwhere et avec de la chance, qui sait, il poursuivra son chemin au Pays Imaginaire puis au Pays des Merveilles.

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Published by Bête spatio-temporelle - dans Romans
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commentaires

asn83 26/02/2015 08:38


Hum, donc oui au final c'est de l'association d'idée.


Ce que je ne comprend pas forcément du coup c'est l'intérêt de classer ça en "macanisme". Enfin, en quoi ça s'applique plus à un auteur qu'à un autre, ou en quoi le fait de réaliser son existence
puisse aider en quoi que ce soit l"écriture ou la lecture ?


A la limite je verrais l'utilisé en BD, où il faut faire le choix des "non-dits "(le blanc entre deux cases), tout en comptant sur l'imagination logique du lecteur pour comprendre tout de même
l'ensemble, mais encore ce n'est pas tout à fait le même procédé...

Bête spatio-temporelle 25/02/2015 19:41


Est-ce que j'ai été clair ?

asn83 23/02/2015 14:03


Bonjour,


Je viens de lire ton article, et même avec les exemples, j'avoue que je ne comprend pas très bien ce qu'on entend finalement par "effet banane". Comme ça j'aurais envie de traduire par
'association d'idée", ce qui n'a rien de novateur, donc j'imagine que ça doit aller plus loin que ça. Par ailleurs j'ai cherché d'autres exemples sur le sujet sur Internet, sans succès. Est ce
que cela peut porter d'autres nom, notemment en anglais ?


Merci

Bête spatio-temporelle 25/02/2015 19:34



Tu ne trouveras pas ça ailleurs parce que c'est moi qui ai trouvé ça.

L'effet banane se résume dans la phrase "qui est relié à fait penser à". C'est un mécanisme.
Par exemple une sirène peut faire penser au signal d'alerte des bombardements chez les gens qui ont connu la guerre : la sirène est reliée à ce souvenir et l'évoque.



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  • : L'étoile du marin, site web de Corentin CHAROUSSET
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